La continuité est un des éléments majeurs des comics : c’est à dire que la chronologie des aventures des super-héros doit être respectée tout au long de la publication, malgré les changements d’auteur. Alors que la publication de certaines séries comme Batman ou Superman dépassent les 75 ans d’existence, la chronologie devient un vrai problème pour les scénaristes. Alors, la continuité dans les comics : positif ou négatif ?

Ceux qui suivent les news comics V.O savent que l’éditeur DC Comics a annoncé un nouveau lifting pour tous ses titres. Suite au reboot de son univers en 2011, ses titres avaient été rebaptisés les New 52, pour le nombre de titres qui sortaient mensuellement. Aujourd’hui, le nouvel événement s’appelle DC You ! Pour souligner que toi, lecteur, tu vas forcément y trouver ton bonheur. Car DC Comics a pris une décision qui a fait couler pas mal d’encre (numérique). Ce nouvel univers disposera d’une continuité « à la carte », c’est à dire que la moitié environ se trouve toujours dans une chronologie respectée tandis que l’autre est plus souple de ce côté. Si l’on est mauvaise langue (parfois ça fait du bien !) on pourrait dire qu’ils n’ont pas pu choisir entre contenter leurs anciens lecteurs qui faisaient toujours la tronche depuis le reboot de 2011 et garder les nouveaux lecteurs qui avaient été attirés par des titres repris de zéro.

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La série DC You qui donne envie : We are Robins

En lisant tous ces débats, j’ai eu du mal à me positionner sans avoir lu le résultat… Ce qui ne semble pas être le problème de beaucoup de fans Américains. Mais en tant que créatrice d’un blog destiné aux débutants, ça m’a menée à considérer les points positifs et négatifs de la continuité dans les comics pour les lecteurs. Comme toujours, je parle avant tout de DC Comics parce que je connais mieux les titres de cet éditeur, mais les argument développés collent aussi pour l’autre « grand », Marvel.

Les conséquences de la continuité dans les comics

Avant toute chose, ça implique quoi comme conséquences ? Tout d’abord, qui dit chronologie, dit univers partagé. Dans les comics, ça va ensemble. Cela veut dire qu’il faut que tout soit vraisemblable pour le lecteur. Par exemple, si dans Batman il y a une attaque énorme de super méchants sur Gotham City, il faut qu’on la voie aussi dans les séries Nightwing, Batgirl, Batman & Robin, Justice League… Bruce Wayne ne peut pas être en même temps en train de combattre des méchants Hiboux à Gotham et dans l’espace avec la Justice League. Il doit y avoir une petite phrase dans ce dernier titre où Batman refuse un appel de l’équipe parce qu’il est trop occupé par exemple. Si un auteur décide d’utiliser un méchant secondaire apparu dix ans plus tôt, il faut qu’il aie le même costume, la même histoire, ou qu’il explique pourquoi il a changé. Et surtout, ce qui pose plus problème avec les séries comme Superman qui existent depuis une éternité : il faut que ça colle au niveau temporel. Batman a la trentaine, on voit mal un Bruce Wayne d’une soixantaine d’années coller des beignes énormes à trois méchants dans la même soirée ou encore ne pas avoir de petite bouée moulée par le costume… Donc en maximum dix ans d’activité en tant que héros, il faut montrer de manière un minimum crédible qu’il a élevé 4 Robins différents, qu’il s’est créé des dizaines de nemesis, qu’il a participé à des centaines de missions de la Justice League, s’est bastonné trois-quatre fois avec son copain Superman… Le problème est plutôt évident, non ? Comment maintenir tout ça efficacement sur une aussi longue durée ?

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Les « enfants » de Batman

La continuité : les points positifs

Malgré la complexité de sa mise en place sur les « gros » titres, la continuité reste cruciale lorsqu’on commence à lire des comics. Pour le dire simplement : pour s’attacher à un personnage, à un univers, il faut connaître son histoire ! C’est encore mieux quand on a plus d’un livre à lire : on suit un certain nombre d’épreuves, on voit souffrir le héros, on le voit apprendre de ses erreurs et s’améliorer dans la mission qu’il s’est fixée… Et c’est en suivant tout cela que l’on s’y attache, que l’on admire et devient fan d’un héros, qu’il soit super ou pas d’ailleurs. Beaucoup de lecteurs soulignent également l’importance de ce fameux univers partagé pour s’investir pleinement : un univers aussi riche favorise les passions ! On a vu ce phénomène aussi au cinéma : combien de personnes sont allées voir tous les Marvel en sachant que l’un avait des conséquences sur les autres ?

La continuité : les points négatifs

Mais ce dernier point a beau intéresser sur les écrans, elle peut être problématique sur papier. A force d’avoir des arcs narratifs ayant un impact sur chaque personnage d’un même univers, on en arrive à perdre le lecteur, qui devrait acheter une dizaine de titres différents qu’il ne lit pas forcément habituellement pour connaître tout de l’histoire qu’il est en train de suivre. C’est une technique de marketing classique, mais il faut avouer que les « big two » Marvel et Dc Comics ne l’appliquent que trop bien. De plus, lorsqu’en lit en Français, c’est encore plus compliqué puisque tous les titres ne sont pas édités… Les éditeurs Français choisissent en général de publier l’ensemble en librairie heureusement pour nous, mais on se retrouve avec des séries différentes selon les chapitres, donc une narration fragmentée. Tout ça devient un bon gros bordel, on peut le dire. J’ai beau être passionnée, je commence à avoir du mal avec ces crossovers aux millions de personnages et leurs soi-disant chocs scénaristiques pour me pousser à dépenser mon PEL dans des histoires qui seront de toutes façons annulées par la suite.

retcon

L’argument le plus évident a déjà été évoqué, c’est que la continuité est utile tant qu’elle reste possible, et dans le cas des séries qui ont plus de 75 ans d’existence, ça devient plus que compliqué ! Cela force les scénaristes à faire un numéro d’équilibriste entre ce qu’il existe déjà et ce qu’ils veulent raconter… Et ça bride la créativité, forcément. Les erreurs de continuité sont souvent pointées du doigt par les fans acharnés de comics, mais gardons à l’esprit que les scénaristes ne sont que des humains, et ne peuvent connaître par cœur 75 ans d’histoires ! Sauf Grant Morrison, mais il n’est probablement pas humain. Souvent, ça rend les premières pages de chaque numéro un peu lourdes, puisqu’il faut rappeler l’histoire en cours, représenter le personnage qui arrive dans l’histoire voire le lieu… Et comme je l’ai mentionné plus haut avec l’exemple de Batman, comment garder du réalisme lorsque le personnage en question ne vieillit pas d’un pouce ? Dans certains cas, ça force même les scénaristes à réécrire différemment les origines d’un personnage (on appelle cela un retcon, c’est à dire une continuité rétroactive) comme pour Iron Man, qui avait été capturé lors de la guerre du Vietnam, puis lors de la guerre du Golfe, puis par des terroristes en Afghanistan… En ce qui concerne les histoires très ancrées dans leur époque (ce qui est plus la spécialité de Marvel), ça peut finir par poser des soucis de cohérence importants. A force de bricoler des solutions plus ou moins intelligentes et crédibles lorsqu’on ne sait plus quoi faire d’un personnage, ça part dans tous les sens ! Tout ces changements peuvent être difficiles à appréhender pour des lecteurs récents et à l’inverse, agacer les lecteurs anciens, qui ont vu dix versions de la même histoire au fil du temps.

L'idée la plus stupide du monde : Superboy donne un coup de poing dans la fabrique de la réalité, ce qui change la continuité. Yay !

HL’idée la plus stupide du monde : Superboy donne un coup de poing dans la fabrique de la réalité, ce qui change la continuité. Yay !

 

Vers une solution intermédiaire ?

C’est le moment où je dois trancher, normalement ? Thèse, antithèse, synthèse, tout ça… Mais bon, comme ça fait dix ans que j’ai passé mon bac, je peux me permettre d’oublier la dernière partie ! La solution que DC Comics a trouvé avec son DC You me semble prometteuse, même si elle est risquée. Prendre en compte tous les arguments que j’ai évoqués dans cet article et aboutir à une solution intermédiaire est déjà un exploit et quelque chose d’assez novateur pour qu’on s’y intéresse de toutes façons. J’ai beaucoup entendu que les meilleurs récits de super-héros étaient ceux qui étaient hors continuité. Superman Red Son, Batman The Dark Knight Returns, Old Man Logan etc. Oui mais s’ils sont iconiques c’est aussi en regard d’une continuité dont ils diffèrent ! Les histoires sont d’autant plus fortes car elles ont su réinventer totalement un concept existant, qui en plus était sacrément établi.

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Red Son : un Superman communiste !

Il ne semble pas que DC Comics ait pensé à un symbole qui montrerait si chaque série suit une continuité ou non, ce qui est vraiment dommage et promet d’embrouiller tout le monde… Mais s’ils sont clairs sur leur concept au début de chaque numéro, par exemple dans une micro introduction, ça peut permettre de trouver un bel équilibre entre créativité totale de l’artiste et une préservation de ce qui fait la force de DC Comics avec les personnages emblématiques de la Justice League. J’ose espérer qu’une solution, non pas parfaite mais qui pourrait convenir à la plupart des lecteurs, se profile à l’horizon… S’il n’offre pas de conclusion claire à un débat sans fin, j’ai voulu souligner la difficulté de contenter tout le monde avec cet article.
Alors ne soyez pas trop méchants avec les scénaristes et les éditeurs, ça n’a pas l’air d’être de tout repos vu d’ici ! 😉