Comment beaucoup de gens aujourd’hui, j’ai attendu les résultats des élections avec appréhension. Pour me changer les idées, j’ai bien tenté de me réfugier dans les comics, que certains considèrent destinés au enfants… Et pourtant, j’ai croisé au fil de mes lectures précisément le sujet que je cherchais à éviter ! Et oui, les comics et la politique, c’est une histoire d’amour qui a débuté dès leur création finalement ! Aujourd’hui me paraît le jour parfait pour vous offrir un focus sur ce sujet, maintenant que la majorité d’entre nous est soulagée, non ?

Les comics, une création politique

Vous le savez sans doute, le média comics a déjà une belle existence derrière lui. Pour ne parler que des plus connus, les héros DC Comics ont commencé leurs aventures dès 1938 avec l’apparition de Superman dans le fameux Action Comics numéro 1 ! Ses créateurs étant juifs, ils sont d’autant plus sensibles au début de la seconde guerre mondiale, et dès que les Etats-Unis entrent dans le conflit, Superman est représenté en train de combattre Hitler. C’est également le cas des autres héros de la firme, comme Batman & Robin, dont les covers présentent des appels à combattre les Nazis et les Japonais en soutenant financièrement l’effort de guerre.

C’est encore plus frappant avec un des héros les plus anciens de Marvel Comics, Captain America. Les créateurs du personnage, Joe Simon et Jack Kirby, sont tous les deux juifs, ils créent ce personnage en observant les tensions grandissantes dans le monde, et la guerre qui éclate en Allemagne. Ils construisent sciemment un super-héros patriotique et politique. Ils s’engagent d’ailleurs très fortement, puisque un an avant l’entrée en guerre des Etats-Unis suite à l’attaque de Pearl Harbor, ils font partie de la minorité de personnes qui estiment qu’il est du devoir de leur pays d’entrer en guerre. Ils décident donc de faire paraître un numéro de Captain America en faisant figurer sur sa couverture leur héros en train de mettre en coup de poing à Hitler. Iconique ! Et très courageux, car plus de 75% de la population américaine était contre l’entrée des USA dans ce conflit. Ils ont d’ailleurs reçu beaucoup de menaces de mort et ont dû être protégés par la police un temps suite à la parution de ce numéro.

Pendant le conflit, c’est évidemment une autre histoire, la plupart des comics font figurer leurs héros combattant aux côtés des soldats américains (et non pas à la place des soldats…). Ces histoires circulaient beaucoup sur le front, où il y avait bien besoin de cette lueur d’espoir et de distraction. L’armée américaine devient le plus gros acheteur de comics pour satisfaire ses soldats ,25% des magazines expédiés étaient des comics !! Après la guerre, le public ne veut plus voir de combat, et les super-héros disparaissent au profit des Romance Comics… Ils avaient fait leur job après tout ! Et pourtant…

Les super-héros à la sauvegarde de l’esprit Américain

Un nouvel ennemi doit être combattu par les américain… La capitalisme ! Et bien entendu, les super-héros sont cette fois-ci en première ligne pour combattre cette guerre sournoise qui ne se joue pas principalement avec des soldats en ligne sur un front. Les super-héros sont devenus l’incarnation du rêve américain. On peut considérer que c’est par eux que le combat se fait. Il ne fait pas oublier qu’à l’époque, tous les enfants de 6-10 ans aux Etats-Unis lisaient tous ces numéros avec attention, ils étaient donc un instrument de propagande efficace pour générer des nouvelles générations de « bons américains »… Captain America est bien sûr le personnage le plus indiqué pour ça : « Commie smasher » (=destructeur de communistes) est un surnom qui lui est souvent donné  durant la guerre froide.

Arrive ensuite Iron Man, dont les origines sont fortement liées à la politique ! En tant que Tony Stark, fabricant d’armes, il se rend au Vietnam où la guerre avec les Etats-Unis est en cours. Mais il saute sur une mine, ses éclats viennent se loger près de son coeur. Capturé par des soldats vietnamiens, il est obligé par leur chef à fabriquer des armes qui seront utilisés contre ses compatriotes… C’est alors que, pour survivre, il se construit une armure dont le système maintient les éclats de mine loin de ses organes vitaux. Il l’utilisera ensuite pour combattre ses ennemis… Les communistes bien sûr ! Il combat énormément de super vilains russes et chinois au début de sa carrière. Dont le plus connu, le Mandarin !

Mais la propagande par les comics a ses limites, et puisque la majorité des lecteurs sont contre la guerre au Vietnam et ensuite plus progressistes que leur gouvernement, il devient peu à peu moins ouvertement contre le communisme. Ses origines sont actualisées et il finit par lutter plus contre des menaces technologiques (ou contre ses propres démons…) que politiques, signe que les temps changent… Place à d’autres genres, comme le space opera, les comics humoristiques, le genre horrifiques, ou encore la Blaxploitation…

La propagande inversée : les super-héros contre le système

Dès les années 70, les super-héros vont commencer à s’intéresser aux problèmes de société plutôt qu’à glorifier celle-ci. Il est fait allusion au scandale de Watergate dans Captain America, où on voit Nixon se suicider plutôt que d’avouer qu’il est en réalité un super-vilain, menant Captain America à abandonner son nom pour un temps, car il ne se reconnaît plus dans son pays… On parle de drogue dans Spider-Man et Green Lantern & Green Arrow, les afro-américains apparaissent enfin dans les comics mainstream avec la création de plusieurs personnages, notamment Luke Cage.

Dans les années 80, les comics mainstream sont enfin prêts à remettre en question l’ordre établi ! (Oui, parce que les comics indépendants l’ont fait depuis longtemps !) L’année 1986 est d’ailleurs parfois désignée comme l’année la plus importante pour les comics ! En effet, les monuments Batman: The Dark Knight Returns et Watchmen paraissent cette année-là, donnant le ton à ce qu’on appellera l’âge moderne des comics. (Il y a bien d’autres choses importantes qui se sont passées en 1986 pour les comics, mais on s’écarte du sujet…) et le moins qu’on puisse dire, c’est que cet âge est sombre et contestataire ! Fini la glorification de la nation, les artistes critiquent désormais leurs dirigeants : Nixon est ouvertement montré comme corrompu dans Watchmen, Reagan et la politique en général sont également fortement contestés dans The Dark Knight Returns. Si vous ne connaissez pas ces histoires, lisez-les sans attendre !! Ce sont des monuments qui ont changé l’histoire des comics ! Je parle d’ailleurs de Watchmen dans mon article sur son scénariste, Alan Moore. Le cynisme est bien présent vis à vis de ses héros dans ces histoires, mais aussi et surtout vis à vis de la société dans laquelle ils évoluent. La parole est libérée, ouvrant la voie à d’autres. Et pourtant, c’est le ton sombre qui est gardé de ces oeuvres, plutôt que la contestation… La politique aurait-elle déserté le monde des super-héros ?

Les super-héros aujourd’hui : toujours mordus de politique

Les comics n’ont plus du tout la même influence aujourd’hui qu’à leurs débuts, c’est le moins qu’on puisse dire. Leur lecture était incontournable à l’époque, elle est aujourd’hui réservée à une niche, et même si les super-héros sont plus populaires auprès du grand public depuis le succès des adaptations au cinéma, peu d’amateurs des films se transforment en lecteurs acharnés ! Ce média n’est plus un sujet de choix pour une éventuelle propagande, mais ses auteurs ont la liberté de partager leurs convictions ! Civil War (la version comics hein, pas la version ultra light du cinéma…) est sans aucun doute une critique de la présidence de Bush et plus précisément de son Patriot Act (son ensemble de lois devant lutter contre le terrorisme, très controversé car considéré par beaucoup comme liberticide) par le scénariste Mark Millar…

Certains le font de manière beaucoup plus claire, en faisant apparaître un personnage politique dans leur scénario. Obama a sans surprise souvent été mis en avant dans les comics, il faut dire que beaucoup d’artistes sont plutôt démocrates ! Il est apparu dans The Amazing Spider-Man 583, la cover a littéralement fait la Une dans le monde entier ! Il avait d’ailleurs été déjà représenté avant son élection, lorsque Erik Larsen avait fait prononcer un discours en faveur d’Obama à son héros dans sa série Savage Dragon ! Bilan = 4 réimpressions par Image Comics… Dans le même genre, le très cool premier ministre Canadien Justin Trudeau a fait son apparition dans Civil War II récemment ! Bon, et Loki s’est présenté aux présidentielles de 2016, mais c’est une autre histoire…

Bien sûr, depuis les dernières élections aux Etats-Unis, le vent tourne. Même si le patron de Marvel a soutenu financièrement Trump, nombreux sont les artistes Marvel qui ont pris bien soin de faire entendre que leurs convictions n’étaient pas les mêmes que celles de leur big boss ! Avant d’être élu, Trump avait d’ailleurs été représenté comme le grand méchant de l’épisode annual 1 de Spider-Gwen, en donnant ses traits à une version alternative de MODOK… Et oui ! Quand on vous dit que la parole s’est libérée !

Cet article n’a évidemment pas vocation à être exhaustif, il y a énormément d’autres exemples, et encore, je ne parle ici que des comics de super-héros mainstream ! Il y aurait beaucoup à dire sur les comics plus indépendants… Mais c’est un article de blog et pas une thèse, alors je vais m’arrêter là ! 🙂

Comment expliquer ces liens si forts entre comics de super-héros et politique ?

Ce média est essentiellement destiné à un public jeune traditionnellement, il se doit donc d’être moderne, et de faire écho au quotidien de son lecteur malgré la présence de pouvoirs extraordinaires qui en sont bien éloignés. Pour continuer à faire partie du paysage actuel, les super-héros doivent évoluer, s’adapter aux changements de la société, éventuellement la préfigurer, même si je trouve que c’est un petit peu optimiste d’espérer ça de la part des comics de super-héros, qui ne sont, après tout, qu’une industrie. Rares sont les entreprises qui prennent de gros risques en s’engageant pour une cause, au risque de perdre l’argent d’une partie de la population. Et pourtant… Les comics les plus populaires sont souvent ceux qui prennent position et font la différence dans le paysage surchargé des productions de comics…

On peut choisir de se lamenter en se disant que les histoires de super-héros n’ont plus rien de révolutionnaire, ou choisir de se réjouir des avancées d’un média flexible et moderne. Je choisis de me réjouir de pouvoir lire Batwoman, Miss Marvel, Faith, Midnighter, etc…  Si la politique est rarement ouvertement discutée aujourd’hui, les valeurs, elles, sont omniprésentes hier et aujourd’hui chez les super-héros ! Mais n’est-ce pas là le début de la politique ?